La logique floue de la probabilité : pourquoi les mots échouent quand les chiffres comptent

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Nous parlons souvent de probabilités avec désinvolture – « probablement », « probable », « presque certain » – mais avec quelle précision ces termes se traduisent-ils dans les résultats du monde réel ? L’écart entre le langage courant et les probabilités mathématiques précises est étonnamment vaste, et comprendre cette inadéquation n’est pas seulement un exercice académique. Cela affecte la façon dont nous interprétons tout, des projets de dîner aux menaces existentielles comme le changement climatique.

De la rhétorique ancienne à l’incompréhension moderne

L’ambiguïté de la probabilité n’est pas nouvelle. Les Grecs de l’Antiquité reconnaissaient déjà la différence entre ce qui semblait probable (eikos ) et ce qui était persuasif (pithanon ), notant que ce dernier ne correspond pas nécessairement aux probabilités réelles. Cette instabilité linguistique s’est répercutée dans la rhétorique romaine, où les deux concepts étaient regroupés sous probabile, la racine de notre mot moderne.

Ce n’est qu’au XVIIe siècle, avec l’essor des jeux de hasard et des Lumières, que les mathématiciens ont commencé à développer une approche quantifiable des probabilités. Les philosophes ont suivi, tentant de cartographier les degrés de croyance sur un spectre. John Locke, en 1690, a proposé un classement fondé sur le consensus, l’expérience personnelle et des témoignages de seconde main – un cadre pertinent même pour les principes juridiques d’aujourd’hui.

La quête de clarté juridique et économique

Le besoin de probabilités précises s’est étendu au droit et à l’économie. Jeremy Bentham, au XIXe siècle, déplorait le langage « déplorablement défectueux » utilisé pour quantifier les preuves devant les tribunaux. Il a même proposé une échelle de 0 à 10 pour classer la force de croyance, mais l’a jugé peu pratique en raison de variations subjectives. Un siècle plus tard, John Maynard Keynes favorisait les comparaisons relationnelles – en se concentrant sur la question de savoir si un événement était plus ou moins probable qu’un autre, plutôt que d’attribuer des chiffres absolus.

La solution de la CIA : un dictionnaire de probabilités

La percée est venue de manière inattendue d’une source improbable : la CIA. En 1964, Sherman Kent, un analyste du renseignement, rédigea une note classifiée, « Mots de probabilité estimative », pour normaliser le langage des estimations du renseignement national. Kent a reconnu la tension entre les « poètes » (ceux qui s’appuient sur un langage qualitatif) et les « mathématiciens » (ceux qui exigent des chiffres précis). Sa solution ? En attribuant des probabilités spécifiques à des termes vagues : « presque certain » est devenu 93 %, bien qu’il ait étrangement laissé des trous sur l’échelle de 0 à 100.

De l’intelligence à la science : une adoption inégale

Le cadre de Kent a influencé les disciplines scientifiques, bien qu’imparfaitement. Les enquêtes montrent un certain chevauchement entre son projet et la façon dont les professionnels de santé interprètent des termes comme « probable », mais des incohérences demeurent. Le GIEC, par exemple, définit « très probable » comme une probabilité de 90 à 100 %, ce qui nous rappelle que nous avons probablement déjà dépassé le seuil de réchauffement de 1,5°C.

La psychologie du cadrage : pourquoi les négatifs échouent

Malgré ces efforts, la perception des probabilités reste biaisée. La recherche montre que le cadrage est important : les gens perçoivent les prévisions « improbables » comme moins crédibles que les déclarations « probables » équivalentes. Ce biais cognitif reflète la façon dont nous réagissons aux scénarios de vie ou de mort : la plupart préfèrent un traitement qui sauve 200 vies plutôt qu’un traitement qui en laisse 400 mourir, même si les résultats sont identiques.

En conclusion, communiquer l’incertitude nécessite de la précision. Lorsque des chiffres précis ne sont pas réalisables, une compréhension linguistique partagée est cruciale. Et lorsque cela est possible, formuler les probabilités de manière positive peut accroître l’acceptation – même si la vérité sous-jacente reste inchangée.